Les étapes de la ligne étaient toutes essentielles. La plus connue et la plus émouvante dans l’histoire de la Ligne est celle de Cap Juby, là où Saint-Exupéry a été nommé chef d’Aéroplace de 1927 à 1929.

Écoutez le témoignage de Sadat Mrabihrabou, directeur de l’association « Les amis de Tarfaya ».

Histoire

Dans les années 1920, il n’y avait à Cap Juby que le fort espagnol, la maison des pilotes, celle des mécaniciens et un hangar pour les avions. Joseph Kessel décrit la désolation de Cap Juby : “Le fort, un minuscule carré blanc cerné par les dunes et l’eau”. Les avions s’installent près du fort espagnol qui leur permet de se protéger contre les attaques des tribus rebelles.

Autour de Cap Juby, une dizaine de pilotes, comme Marcel Reine et Georges Pivot, vont connaître l’angoisse des pannes moteur et la peur d’être kidnappé par des tribus maures. En novembre 1926, Henri Erable et Lorenzo Pintado, à cause d’une durite d’essence bouchée par le sable, furent contraints de se poser en catastrophe. Ils seront abattus par des R’Gueibat cachés dans les dunes. Le pilote Léopold Gourp, qui les accompagnait, sera capturé blessé. Il mourra après sa libération, à l’hôpital de Casablanca, des suites d’une blessure par balle à la jambe et d’une amputation.

Pour son sens du dialogue et ses qualités d’ouverture, Antoine de Saint-Exupéry est nommé en 1927 chef d’aéroplace à Cap Juby, alors sous administration espagnole. Celui qui est entré chez Latécoère un an auparavant va avoir pour mission de surveiller les bidons d’essence, d’accueillir les pilotes de la ligne, mais surtout d’améliorer les relations de sa compagnie avec les dissidents maures d’une part, les Espagnols d’autre part, et de négocier la libération des pilotes retenus en otages.

C’est là, entre le désert et l’océan, qu’il va se découvrir une passion pour le Sahara et qu’il va écrire Courrier Sud. C’est également ici, dans une forteresse rudimentaire faite de hauts murs blancs, qu’il esquissera les contours de son Petit Prince : « J’ai toujours aimé le désert. On s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien, annonce son jeune héros après être descendu de l’astéroïde B 612. Et cependant quelque chose rayonne en silence. Ce qui embellit le silence, c’est qu’il cache un puits quelque part… »

Au cœur de la région du Rio de Oro, le chef d’aéroplace scrute le ciel en attendant les avions pendant la journée. La nuit, à la lueur d’une lampe à pétrole et parce que le lit est inconfortable et trop petit – il place une caisse d’emballage au bout pour l’allonger de quelques centimètres –, il écrit. « Quelle vie de moine je mène ! Dans le coin le plus perdu de toute l’Afrique, en plein Sahara espagnol. Un fort sur la plage, notre baraque qui s’y adosse et plus rien pendant des centaines et des centaines de kilomètres, raconte-t-il à sa mère. On peut aller sans danger jusqu’à la mer. Ça fait au moins vingt mètres. Je fais cette promenade plusieurs fois par jour. Mais si tu t’éloignes, tu reçois des coups de fusil. Et si tu dépasses cinquante mètres, on t’envoie rejoindre tes aïeux ou on t’emmène en esclavage, ça dépend de la saison… »

Pour tuer le temps, il fume beaucoup et apprivoise notamment un « adorable » fennec, ce petit mammifère des déserts connu pour être le plus petit membre de la famille des renards. Il va s’y attacher. Dans Le Petit Prince, c’est le renard qui va prononcer l’une des plus belles citations de son œuvre : « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux. »
Sur cette terre désolée, Saint-Exupéry va nouer un lien très fort avec la nature. « On est en contact avec le vent, avec les étoiles, avec la nuit, avec le sable, avec la mer, écrit-il dans Terre des hommes. On attend l’aube comme le jardinier attend le printemps… Je ne regrette rien. Tout de même, je l’ai respiré le vent de la mer. »

Que trouve-t-on aujourd’hui ?

La lutte est permanente contre l’ensablement, car Tarfaya est à l’intersection de deux fleuves de sable, des courants aériens ramènent en permanence des milliards de particules. La cité est au centre de ce tourbillon sablonneuxTarfaya, qui tire son nom d’une plante endémique, le Tarfa, résiste tant qu’elle peut aux forces de la nature. La route reliant Laâyoune, Tarfaya et Tan-Tan permet le trafic d’aliments subventionnés, comme la farine. De vieux 4x4 font des convois nocturnes sur cette route dangereuse.
 

Aujourd’hui il ne reste du fort espagnol que quelques murs décrépis et des baraquements rongés par le sable et l’air de la mer, récupérés par l’armée marocaine.

La piste d'atterrissage de Cap Juby (Tarfaya) est mythique pour les aviateurs et l'étape la plus emblématique de l'Aéropostale. La piste d’atterrissage est sablonneuse et caillouteuse, et très courte, 700 mètres seulement. Elle est entretenue deux fois par an par l’association "Les amis de Tarfaya", qui retirent le sable qui s’accumule avec le vent, dessinent un balisage, et préparent des aires de parking.

Il n’existe aucune carte aéronautique, il convient d’ailleurs d’utiliser le code GMXX pour l’indiquer sur les plans de vol. Pas de tour de contrôle évidemment, l’approche se fait grâce au chef pilote du raid, qui se pose le premier puis régule à la radio les avions de la caravane. Deux antennes de communication sont plantées dans l’axe de la piste, obligeant les avions à s’aligner au dernier moment. L’approche se fait par un tour de piste à l’Ouest, un survol de la ville au Sud et un atterrissage piste 03, face à la mer, facilitant la remise de gaz si nécessaire.

A peine à quelques mètres de l’ancienne piste de Tarfaya et à 30 mètres de la plage se trouve le musée Antoine de Saint-Exupéry qui a ouvert en 2004. Le visiteur se rend facilement à cet espace de mémoire, il découvre aussi plusieurs maquettes, des affiches et les panneaux de ce que fut le rôle de la ville et de l‘auteur dans la grande aventure de l’aéropostale.

Musée Antoine de Saint-Exupéry, Tarfaya

Avec peu de moyens, les personnes derrière ce « musée de campagne » ont réussi des prouesses. Bien présentées et instructives, les explications vous éclairent sur les débuts de l’aviation commerciale et sur la vie de l’auteur du Petit Prince. En fin de visite, passez un peu de temps à discuter avec les bénévoles qui animent ce lieu de mémoire. Prenez également le temps de déguster un thé avec eux avant de signer le livre d’or.